Bestiaires, mythes et contes

Tout le versant « imaginer » du thème. Vingt-six siècles de récits qui font parler les bêtes — et pas un seul ne parle d'animaux.

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Résumé flash

Avant d'être observé, l'animal est inventé. Il sert d'interface entre l'homme et le divin (le psychopompe, l'amulette apotropaïque), de miroir moral (les bestiaires, la fable), d'arme contre la censure (le Roman de Renart), et de figure de nos peurs (le loup des contes). Un même geste traverse tous ces genres : faire parler l'animal pour parler de l'homme. La Fontaine le dit lui-même — « je me sers d'animaux pour instruire les hommes ».

🔑 #psychopompe #apotropaïque #hybridation #bestiaire #Physiologos #fable #satire #trickster #archétype #anthropomorphisme

🔧 Corrigé — ce thème n'est pas celui de l'épreuve de la session 2027

Ce chapitre prolonge « Les animaux et nous », thème de la session 2026. l'épreuve de la session 2027 relève de la session 2027, dont le thème officiel est « Le vrai du faux » — il est traité au chapitre 06.

Le chapitre reste largement rentable : les Fables de La Fontaine et Orwell figurent dans les deux bibliographies officielles, et tout ce qui est dit ici de la fiction qui instruit, du trompe-l'œil moral du bestiaire et de l'animal-archétype se transpose directement au nouveau thème — qui parle de mimesis, d'illusion et de simulacre. Voir le cadrage complet au chapitre 02.

01Pourquoi l'animal imaginaire

L'animal imaginaire est omniprésent dans les récits fondateurs. Sa part de fantastique lui donne un rôle précis : servir d'interface entre l'homme et le divin.

🧰 Comment il est fabriqué
  • L'exagération — le corps, humain ou animal, est porté à des proportions surnaturelles.
  • L'hybridation — plusieurs corps d'animaux sont combinés, ou un corps d'homme et une tête de bête.

Ces deux procédés ont la même fonction : produire un être impossible, donc impossible à confondre avec un animal réel — et donc libre de porter une question qu'aucun animal réel ne pourrait porter.

💡 Le Minotaure, cas d'école

Homme à tête de taureau, né de l'union contre nature de Pasiphaé avec un taureau, il est enfermé dans le labyrinthe construit par Dédale. Il symbolise le dilemme entre la passion et la raison : corps d'homme, tête de bête — la partie qui devrait penser est précisément celle qui ne pense pas.

C'est là que se voit l'usage de l'hybride : il ne raconte pas une histoire de taureau. Il pose une question sur la condition humaine et le sens de l'existence — celle de la part animale que l'homme porte en lui.

AUXILIAIRE il aide le héros la souris de Cendrillon PRÉDATEUR il incarne la menace le loup du Chaperon rouge TRICKSTER il ruse et dérange le Chat botté, Renart MIROIR il nous portraiture la fable, le bestiaire Faire parler l'animal pour parler de l'homme le geste commun au mythe, au bestiaire, à la fable et au conte « Je me sers d'animaux pour instruire les hommes » La Fontaine, dédicace au Dauphin, 1668
Quatre fonctions, un seul geste. Savoir laquelle un animal occupe dans un récit est la première question à se poser — et un même animal change de fonction selon l'œuvre : le loup est prédateur chez Perrault, baron ridicule chez Renart.

02L'animal et le divin

On a toujours prêté aux animaux des qualités magiques, à commencer par celle d'interpréter les signes divins. Deux fonctions reviennent partout, et elles ont un nom.

Le motCe qu'il désigneLes exemples du cours
Psychopompe
« qui conduit les âmes »
l'animal guide les morts vers l'autre monde le Xolo mexicain, ou « chien nu », dont les Aztèques pensaient qu'il accompagnait les âmes et les aidait à déjouer les pièges du voyage · le corbeau chez les peuples nordiques et celtiques, durant le premier millénaire
Apotropaïque
« qui détourne le mal »
l'animal repousse le mauvais sort figurines et amulettes à forme animale, portées en protection
🔧 Corrigé — le polycopié écrit le mot de deux façons

Le corps du texte donne « fonction atropopaïque », tandis que la liste de mots-clés, à la dernière page du même document, écrit correctement apotropaïque.

La forme juste est apo·tropaïque, du grec apo- (« loin de ») et trepein (« tourner ») : ce qui détourne le mal. Le retenir par l'étymologie évite de le réécrire de travers — et c'est un mot qui fait bonne impression quand il est bien orthographié, très mauvaise quand il ne l'est pas.

💡 Une précision sur le Xolo

Le polycopié parle des « pièges tendus en enfer ». Dans la cosmologie aztèque il ne s'agit pas d'un enfer au sens chrétien — lieu de châtiment — mais du Mictlan, le monde souterrain où vont les morts ordinaires, indépendamment de leur conduite. Le chien aide à traverser, il ne sauve pas d'une damnation.

La nuance vaut d'être connue : elle montre que le rôle de psychopompe est universel dans sa forme (un animal accompagne les morts) et variable dans son sens (ce vers quoi il accompagne n'est pas le même). C'est exactement le genre de comparaison qu'une copie peut exploiter.

03Prométhée : l'homme nu

📐 Le récit
  1. Prométhée est chargé par les dieux de façonner toutes les espèces. Il confie la distribution des qualités à son frère Épiméthée.
  2. Épiméthée distribue les dons pour que les espèces cohabitent harmonieusement — mais quand il a terminé, l'homme est « nu » : sans griffes, sans fourrure, sans vitesse. Inapte à survivre.
  3. Les premiers hommes sont détruits par les animaux, créatures plus abouties, dotées d'attributs naturels adaptés à leur milieu.
  4. Pour compenser, Prométhée — « l'ami des hommes » — vole le feu à Zeus et le leur donne.
  5. En punition, il est cloué à un rocher ; chaque jour un rapace lui dévore le foie, qui repousse chaque nuit.
🔧 Corrigé — un vautour, ou un aigle ?

Le polycopié écrit « un vautour vient lui dévorer le foie ». Chez Hésiode (Théogonie), qui est la source grecque la plus ancienne, c'est un aigle — l'oiseau de Zeus, ce qui fait tout le sens du supplice : le dieu volé envoie son propre emblème.

« Vautour » circule dans la tradition française et n'est pas une faute grossière ; mais aigle est la version canonique, et c'est la seule qui explique pourquoi cet oiseau-là. En dissertation, préférer la version qui porte un sens.

💡 Ce que le mythe dit vraiment

Prométhée n'est pas une histoire de feu : c'est une définition de l'homme par le manque. Contrairement à la plupart des animaux, l'homme n'a pas d'équipement naturel — il a donc besoin de l'intermédiaire de la technique et de l'outil pour survivre.

Le renversement est complet par rapport à ce qu'on attend : l'animal est la créature réussie, l'homme est le brouillon. La technique n'est pas une supériorité, c'est une prothèse.

Argument très rentable, et transposable : il permet de retourner la hiérarchie habituelle sans rien inventer. Et il parle directement à un étudiant de BTS CIEL — l'informatique et les réseaux sont exactement cette prothèse-là, deux mille cinq cents ans plus tard.

04La Genèse : la domination

Le texte biblique fait de l'homme le couronnement de la création et lui donne explicitement autorité sur les autres espèces.

Genèse I, 26-31
« Faisons l'homme à notre image… qu'il domine sur les poissons de
  la mer, les oiseaux du ciel, sur le bétail et sur toute la
  terre »
🧰 Un récit en deux temps, et c'est le second qui compte
Avant le DélugeAprès le Déluge
Le régime au jardin d'Éden, hommes et animaux sont herbivores Dieu autorise l'homme à se nourrir de l'animal
La relation l'harmonie règne entre eux un rapport de lutte s'installe : l'animal qui aura versé le sang de l'homme devra en rendre compte
L'épisode charnière le Déluge : Noé embarque un couple de chaque espèce vivante dans l'Arche. Au débarquement, la donne change.

Le point est capital et souvent manqué : la domination n'est pas le régime d'origine. Le texte fondateur de la culture occidentale commence par un monde sans prédation, et la carnivorie y apparaît comme une concession après une catastrophe, non comme l'ordre naturel.

⚠️ Ne pas résumer la Genèse à « l'homme domine »

C'est la lecture la plus répandue, et elle est incomplète. Une copie qui écrit seulement « la Bible autorise l'homme à exploiter les animaux » se prive de l'argument le plus fort du texte : cette autorisation est datée, seconde, et consécutive à une destruction.

Cette conception « est très influente », dit le polycopié, et c'est juste : elle inscrit durablement un rapport de lutte où le premier a des droits sur le second. Mais la montrer comme un basculement plutôt que comme un donné, c'est passer de la description à l'interprétation — exactement ce que l'épreuve demande.

🔧 Corrigé — trois coquilles dans ce passage du polycopié
  • « sur toute la tetre » → terre, dans une citation biblique.
  • « l'animal qui aura tenter de nuire » → tenté.
  • « devr rendre des comptes » → devra.

Une coquille dans une citation entre guillemets est la plus coûteuse de toutes : elle se recopie. Vérifier une citation avant de l'apprendre est un investissement de trente secondes.

05Les bestiaires

Au Moyen Âge, les bestiaires sont des lectures très recherchées. Mais ils sont très éloignés de la zoologie : leur vocation est l'éducation morale du lecteur chrétien.

🔗 Un dictionnaire qui va dans l'autre sens

Un dictionnaire part du mot et va vers la chose. Un bestiaire part de l'animal et remonte vers une leçon. C'est pourquoi il mélange sans gêne des animaux imaginaires — le phénix — et des animaux bien réels — l'éléphant : la distinction n'a aucune importance pour son propos, puisque ni l'un ni l'autre n'est là pour être décrit.

Le plus célèbre est le Physiologos, ou « bestiaire des bestiaires », composé de courts chapitres. Son imaginaire est fertile y compris pour les animaux réels — et c'est le point à retenir.

💡 L'éléphant et la mandragore
le Physiologos, cité par le cours
« [L'éléphant] ignore totalement le désir sexuel. Lorsqu'il veut
  avoir une progéniture, il se retire en Orient près du Paradis.
  Il y a là-bas un arbre qui porte le nom de mandragore. La femme
  goûte la première de l'arbre et en propose à son époux et elle
  l'asticote jusqu'à ce qu'il en goûte lui aussi. »

Le texte ne décrit rien d'un éléphant. Il rejoue la Genèse : un arbre, un fruit, une femelle qui goûte la première et entraîne le mâle. La femelle éléphant y tient le rôle d'Ève.

Le polycopié écrit « l'éléphant assume le rôle d'Ève ». La précision vaut d'être rétablie : c'est la femelle qui le tient — sans quoi l'analogie avec la Genèse, qui est tout l'intérêt du passage, ne fonctionne plus.

⚠️ Le bestiaire n'est pas une science ratée

Il serait tentant d'écrire que les auteurs médiévaux « se trompaient ». Ils ne se trompaient pas : ils ne cherchaient pas la même chose. Le bestiaire ne prétend pas décrire, il prétend signifier. Juger un bestiaire à l'aune de la zoologie, c'est juger une fable à l'aune de l'éthologie.

Et le mécanisme est toujours actif. Le lion d'une marque d'automobile ne renseigne sur aucun lion : il promet de la puissance. Huit siècles plus tard, la publicité fait exactement ce que faisait le bestiaire.

06La fable

Un court récit remontant à l'Antiquité, souvent teinté d'humour, et qui se conclut par une morale.

ÉsopeLa Fontaine
Époquepoète grec, VIe siècle av. J.-C.XVIIe siècle — Fables, à partir de 1668
Rapportla source il y puise son inspiration et actualise le genre
Le publictous les âges — le sous-texte est éducatif
🧰 Chaque animal est un type social

Les titres sont connus : « Le Corbeau et le Renard », « Le Lièvre et la Tortue », « Le Loup et l'Agneau ». Ce qui l'est moins, c'est la mécanique : chaque animal incarne à la fois un type social et un profil psychologique — l'ambitieux, le manipulateur, le naïf, l'humble, le vaniteux.

C'est pourquoi la fable n'a pas besoin de décrire ses personnages : le lecteur sait déjà qui est le renard. L'animal sert de raccourci, et ce raccourci est ce qui permet au récit d'être court.

🔧 Corrigé — la citation de La Fontaine, au mot près

Le polycopié cite : « Je me sers des animaux pour instruire les hommes ». La formule exacte, dans la dédicace À Monseigneur le Dauphin, est :

« Je me sers d'animaux pour instruire les hommes »

Un article de différence, et c'est une citation qu'on met entre guillemets. Si on n'est pas sûr du mot exact, on reformule sans guillemets — « La Fontaine dit lui-même se servir des animaux pour instruire les hommes » est irréprochable, et ne prend aucun risque.

🔧 Corrigé — deux accidents de frappe dans ce paragraphe
  • « La fable est un type décrit » → un type de récit.
  • La phrase de définition contient un fragment dupliqué : « …proposant une morale souvent humoristique proposant une morale ». Le copier-coller a laissé sa trace.

Sans conséquence pour la compréhension, mais à ne pas recopier tel quel dans une fiche de révision : une définition qui bafouille ne se mémorise pas.

07Le Roman de Renart

💡 Le personnage qui a mangé le nom de l'animal

Au Moyen Âge, le renard s'appelait goupil. Le succès du personnage de Renart a été tel que son nom propre a remplacé le nom commun de l'espèce.

C'est un cas rarissime en français : un nom de personnage devenu nom d'animal. Un détail qui se retient sans effort, se place en une phrase, et prouve qu'on a lu autre chose qu'un résumé.

🧰 Une satire en costume animal

L'œuvre est une satire animalière, écrite par différents auteurs — ce n'est pas un livre mais un ensemble de branches. On y suit un goupil déterminé à survivre dans une société féodale marquée par la famine, et oppressée par l'Église et l'État.

Le personnageLe type social
Chantecler, le coqun bourgeois vaniteux et naïf
Tibert, le chatun courtisan opportuniste
Grimbert, le blaireauun représentant de l'Église, hypocrite et manipulateur
Ysengrin, le loupun baron brutal et orgueilleux

Cet anthropomorphisme — la transformation des animaux en archétypes sociaux — n'est pas un ornement : il sert à contourner la censure. On ne peut pas poursuivre un auteur pour avoir moqué un loup.

🔧 Corrigé — la datation du Roman de Renart

Le polycopié situe l'œuvre « au cours du XIe et XIIe siècles ». Les branches ont en réalité été composées à partir des années 1170 et jusque vers le milieu du XIIIe siècle — soit XIIe-XIIIe siècles.

L'écart d'un siècle n'est pas anodin : il place l'œuvre avant l'essor des villes et des universités alors qu'elle en est contemporaine. Une date fausse qui change le contexte est plus grave qu'une date fausse isolée.

💡 L'œuvre a fixé les métaphores que nous employons encore

Le Roman de Renart a fusionné les animaux et leur mythe. Dans l'imaginaire collectif, la ruse reste définitivement associée au renard — et le français continue de se servir de ces noms pour désigner des personnes :

  • blaireau — une personne à l'intelligence limitée ;
  • coq — un individu fier et fanfaron.

Ces mots ne disent rien des animaux : ils disent ce que la littérature leur a fait porter. Un texte du XIIe siècle décide encore de nos insultes — c'est une preuve concrète de la puissance du versant « imaginer ».

🔧 Corrigé — deux accords manquants

« Ysengrin, le loup incarne baron brutal » → incarne un baron. Et « archétype sociaux » → archétypes sociaux.

08Les contes et le trickster

🧰 Le conte est d'abord une parole
  • Il est bien antérieur au livre : son mode de diffusion était avant tout oral, dans le cadre des veillées.
  • C'est une tradition universelle et ancienne.
  • Les contes ont été collectés auprès de conteurs qui les transmettaient de génération en génération, pour éviter la perte de ce patrimoine.

D'où une formulation à surveiller : on attribue « souvent » à Charles Perrault la paternité du Petit Chaperon rouge, du Chat botté ou de Cendrillon. Le mot juste n'est pas auteur mais collecteur et réécriveur : ces récits circulaient avant lui.

💡 Le trickster, la quatrième fonction

Dans les contes, l'animal peut être auxiliaire (les aides de Cendrillon) ou prédateur (le loup du Chaperon rouge). Mais il tient aussi un troisième emploi, plus intéressant : le trickster, dont le Chat botté est le modèle.

TraitCe qu'il produit
une grande agilitéil échappe à ceux qui sont plus forts
le recours à la ruseil se fraie un chemin dans la société sans en avoir les moyens
le goût du désordreil dérange l'ordre établi, et c'est pour cela qu'on l'aime
le registre du bouffonil fédère la sympathie en jouant à « l'arroseur arrosé »

Le trickster est la figure la plus politique du bestiaire narratif : c'est le faible qui gagne par l'intelligence, dans un monde où la force décide de tout. Renart en est la version longue, le Chat botté la version courte.

09Le loup

Il est devenu rare, et il suscite encore une grande fascination — sans doute à cause de la peur qu'il inspirait quand il représentait une menace réelle.

📐 Pourquoi le conte a besoin de lui

Le conte est un genre qui sert de dérivatif à l'angoisse : il donne une forme et un nom à ce qui fait peur, pour le rendre racontable. Le caractère dangereux du loup en fait donc un personnage de prédilection.

C'est une fonction, pas un décor. Sans le loup, le conte n'a rien à apprivoiser.

🧰 Le Petit Chaperon rouge : trois lectures
LectureLe loup y représente…La mise en garde porte sur…
Littérale un prédateur réel le danger concret de se faire dévorer dans la forêt
Classique l'inconnu, le séducteur prêt à tout pour parvenir à ses fins un avertissement adressé aux jeunes filles
Récente — Lucile Novat, De grandes dents. Enquête sur un petit malentendu, 2024 un proche, et non un étranger le foyer lui-même : l'enfant est dévorée dans la maison familiale, là où elle est supposée être en sécurité. La lecture s'appuie sur la réalité statistique des violences sexuelles et de l'inceste, majoritairement commis au sein du foyer.

L'argument décisif de la troisième lecture est dans le texte lui-même, et il y a toujours été : le danger n'est pas dans la forêt, il attend dans le lit de la grand-mère. Ce n'est pas une interprétation plaquée — c'est une relecture de ce que le conte a toujours dit.

💡 La leçon générale, qui vaut pour tout le chapitre

« Chaque époque invite à de nouvelles interprétations du rôle de l'animal. » Le loup n'a pas changé ; ce que nous lui faisons dire change avec ce qui nous inquiète — la forêt hier, le foyer aujourd'hui.

C'est la meilleure conclusion possible pour un devoir sur le versant « imaginer » du thème, et elle boucle avec le § 1 : l'animal imaginaire est un contenant. Sa forme reste, son contenu est fourni par l'époque qui le regarde.

10Les bestiaires modernes

Nous savons que les sirènes n'existent pas. Des écrivains continuent pourtant de rendre hommage au genre et de redonner vie à ces figures.

💡 Borges et le singe de l'encre

L'auteur argentin Jorge Luis Borges consacre une zoologie fantastique à ces créatures dans Le Livre des êtres imaginaires.

« le singe de l'encre », cité par le cours
« Il est très amateur d'encre de Chine, et, quand quelqu'un écrit,
  il s'assied une main sur l'autre et les jambes croisées, en
  attendant qu'il finisse puis il boit le reste de l'encre. Après,
  il revient s'asseoir à croupetons, et il reste tranquille. »

Le procédé est celui du Physiologos, mille cinq cents ans plus tard : une description minutieuse, au présent, d'un être qui n'existe pas. La précision des détails — les jambes croisées, l'attente polie — est ce qui rend la créature crédible.

Le polycopié écrit « Livres des Etres imaginaires ». Le titre est au singulier : Le Livre des êtres imaginaires (1967).

📐 À quoi sert un bestiaire, aujourd'hui

Le cours cite Paul Claudel : ces inventions répondraient à un besoin d'enchantement, nécessaire pour « supporter le réel désolé en ajoutant des compensations magiques ».

D'où une fonction majeure de ce type de littérature : enchanter le monde.

La formule est belle et le polycopié l'attribue à Claudel sans donner de source précise. À citer en l'attribuant au cours plutôt qu'à l'auteur, ou à reformuler — l'idée se tient parfaitement sans le nom : le bestiaire moderne ne comble pas une ignorance, il comble un manque.

🔗 Vingt-six siècles, un seul mouvement

D'Ésope au singe de l'encre, la chaîne ne s'interrompt jamais :

la filiation
ÉSOPE (VIᵉ av. J.-C.)         l'animal porte une morale
        ↓
PHYSIOLOGOS (IIᵉ-IVᵉ s.)      il porte une morale chrétienne
        ↓
BESTIAIRES MÉDIÉVAUX          il éduque le lecteur
        ↓
ROMAN DE RENART (XIIᵉ-XIIIᵉ)  il déjoue la censure
        ↓
LA FONTAINE (1668)            il instruit les hommes
        ↓
PERRAULT (1697) · GRIMM       il apprivoise la peur
        ↓
BORGES (1967)                 il enchante un monde désenchanté
        ↓
NOVAT (2024)                  on le relit, et il dit autre chose

Chaque étape garde la forme et change la fonction. C'est le plan tout fait d'un devoir sur le versant « imaginer » : non pas une liste d'œuvres, mais une même technique mise au service de besoins successifs.

11Le lexique

MotDéfinitionOù l'employer
Anthropomorphisme procédé consistant à prêter des traits et des comportements humains aux animaux pour mieux dépeindre l'humanité la fable · Renart · Disney · le bestiaire
Apotropaïque qui conjure le mauvais sort ou une influence mauvaise les amulettes et figurines animales
Psychopompe qui conduit les âmes des morts dans l'autre monde le Xolo aztèque · le corbeau nordique et celtique
Trickster figure rusée et agile qui se fraie un chemin par l'intelligence, quitte à semer le désordre le Chat botté · Renart
Archétype modèle de personnage immédiatement reconnaissable, qui dispense de le décrire le renard rusé · le loup brutal · le coq vaniteux
Bestiaire recueil qui décrit des animaux, réels ou non, pour en tirer une leçon et non un savoir le Physiologos · Borges
⚠️ La définition de l'anthropomorphisme du cours n'est pas neutre

Comparer avec celle du chapitre 02 : là-bas, l'anthropomorphisme est un obstacle à la connaissance de l'animal. Ici, la définition ajoute « pour mieux dépeindre l'humanité » : c'est un procédé littéraire assumé.

Dans le versant…L'anthropomorphisme est…
connaître un biais : il empêche de voir l'animal tel qu'il est
imaginer un outil : il permet de dire l'homme par détour

Ce n'est pas une contradiction, c'est une distinction de domaine — et savoir l'énoncer est un excellent moyen de nuancer un paragraphe. Le même procédé est disqualifiant chez l'éthologue et fécond chez le fabuliste.

⚡ Récap 2 minutes

  • L'animal imaginaire est une interface entre l'homme et le divin, fabriquée par exagération et hybridation.
  • Le Minotaure : corps d'homme, tête de bête — la part qui devrait penser est celle qui ne pense pas.
  • Psychopompe = conduit les âmes (Xolo, corbeau) · apotropaïque = détourne le mal (amulettes).
  • Prométhée : l'homme est le brouillon, l'animal la créature réussie. La technique n'est pas une supériorité, c'est une prothèse.
  • La Genèse en deux temps : Éden herbivore et harmonieux, puis après le Déluge, l'autorisation de manger l'animal. La domination n'est pas le régime d'origine.
  • Le bestiaire ne décrit pas, il signifie — d'où l'éléphant « chaste » du Physiologos, dont la femelle rejoue Ève.
  • La fable : chaque animal est un type social, ce qui permet au récit d'être court. « Je me sers d'animaux pour instruire les hommes ».
  • Renart a mangé le mot « goupil » : un nom de personnage devenu nom d'espèce. Et l'anthropomorphisme y sert à contourner la censure.
  • Quatre fonctions de l'animal dans un récit : auxiliaire · prédateur · trickster · miroir. Un même animal en change selon l'œuvre.
  • Le conte est un dérivatif à l'angoisse ; le loup est ce qu'il apprivoise.
  • Trois lectures du Chaperon rouge : le danger réel · l'inconnu séducteur · le foyer (Novat, 2024) — et l'argument est dans le texte depuis toujours : l'enfant est dévorée dans la maison.
  • Borges reprend le procédé du Physiologos : décrire minutieusement, au présent, ce qui n'existe pas.
  • Vingt-six siècles, une seule technique — qui garde sa forme et change de fonction à chaque époque.
  • L'anthropomorphisme est un biais pour l'éthologue, un outil pour le fabuliste.

Sources exploitées

  • bestiaires-mythes-contes.pdf — le polycopié du cours en dix entrées, du Minotaure aux bestiaires modernes, avec sa liste de mots-clés. Source unique et intégrale de ce chapitre : les dix entrées sont reprises dans l'ordre.

Apports extérieurs, signalés comme tels : la correction du rapace de Prométhée d'après Hésiode, la datation du Roman de Renart, la formulation exacte de la citation de La Fontaine, le titre exact du recueil de Borges, la précision sur le Mictlan aztèque et le rappel des dates d'Ésope, de La Fontaine (1668), de Perrault (1697) et de Borges (1967).